M comme Médée

03/11/2023

M comme mystère. Celui de l'amour et de ses déraisons. M comme mythe. Celui d'une figure féminine majeure de la tragédie antique. Celui d'une histoire d'amour qui dévore la fille du roi de Colchide, qui la pousse à commettre l'irréparable. Mais qui est-elle cette héroïne à l'âme déchirée que tant d'auteurs ont essayé de saisir à travers les âges et les langues ? M comme monument littéraire ou comme monstre antique ?

Pour Astrid Bayiha, Médée est un monde en soi, une mosaïque. Elle charrie mille et un récits, elle est multiple comme nos identités, échappant à toute tentative de simplification. Nous voilà donc embarqués pour une traversée maritime et polyphonique, à la suite non pas d'une Médée unique, univoque, mais de tout un gynécée, une véritable cohorte de Médée. Nous ferons escale tantôt au pays d'Euripide, de Sénèque, de Heiner Müller, de Sara Stridsberg, ou encore de Jean-René Lemoine. À la poursuite de Jason, infidèle argonaute, saisissons les voix métissées qui s'élèvent de cette étrange embarcation. Qu'ont-elles à nous dire de cette « monstrueuse » amoureuse et de toutes ces femmes puissantes qui refusent leur sort et la trahison des hommes ?

Les mythes antiques n'ont jamais cessé de fasciner, de nous interpeller et de se réinventer à travers les siècles. Avec M comme Médée, présenté au Théâtre de la Tempête du 3 au 25 novembre 2023, la metteuse en scène et interprète Astrid Bayiha s'attaque à l'un des récits les plus troublants et passionnés de la mythologie grecque.

Cette création théâtrale, portée par une vision contemporaine et polyphonique, plonge au cœur des contradictions de Médée, personnage à la fois fascinant et terrifiant. La pièce déconstruit l'image d'une femme monstrueuse pour dévoiler une figure complexe, tiraillée entre amour, trahison, colère et résilience.

La légende de Médée, telle que transmise par Euripide, est celle d'une femme trahie par Jason, l'homme pour qui elle a sacrifié tout ce qu'elle possédait : son royaume, sa famille et son honneur. La trahison de Jason, qui l'abandonne pour une autre, conduit Médée à une vengeance terrible, marquée par l'assassinat de leurs propres enfants.

Dans M comme Médée, Astrid Bayiha choisit de réexaminer ce mythe sous un prisme contemporain, questionnant ce qui constitue le véritable drame de Médée. Est-elle une criminelle inexcusable ou une femme broyée par les attentes, les trahisons et les violences d'un monde patriarcal ?

Plutôt que de s'attacher à une lecture unique, Bayiha propose une Médée mosaïque : une figure multiple, à la croisée des âges, des cultures et des sensibilités. Chaque interprétation enrichit notre compréhension de ce personnage universel, qui incarne à la fois la puissance destructrice et la vulnérabilité humaine.

L'esthétique de M comme Médée s'appuie sur une mise en scène sobre mais hautement évocatrice, signée également par Astrid Bayiha. Le décor, imaginé par Camille Vallat, évoque un espace entre deux mondes, où le temps semble suspendu. Les lumières de Jean-Pierre Népost renforcent cette impression d'intemporalité, jouant sur des contrastes entre ombres et éclats pour souligner les tensions et les moments de bascule.

Les costumes, créés par Emmanuelle Thomas, mêlent des inspirations classiques et modernes. Cette approche visuelle souligne l'universalité du mythe, tout en ancrant Médée dans une réalité qui nous est proche.

La bande sonore, composée par Swala Emati, joue un rôle clé dans l'immersion du spectateur. Les sons, parfois minimalistes, parfois grandioses, accompagnent les émotions qui se déploient sur scène. Les moments de tension sont accentués par des rythmes oppressants, tandis que les instants de vulnérabilité s'accompagnent de mélodies plus douces et introspectives.

Le silence, également, est utilisé comme un outil dramatique puissant, créant des respirations dans une narration dense et intense.

Au-delà de la tragédie personnelle de Médée, la pièce interroge des questions profondément contemporaines. Comment les femmes sont-elles perçues lorsqu'elles refusent de se conformer aux attentes ? Quels sont les coûts émotionnels et sociaux du sacrifice et de la trahison ? Et surtout, comment reconstruit on son identité lorsqu'on a tout perdu ?

En revisitant le mythe de Médée à travers les voix de femmes diverses, Astrid Bayiha éclaire les luttes et les espoirs de celles qui, à travers les âges, ont cherché à se libérer des carcans imposés par la société.

"Oui. Sorcière. Peut-être. Peut-être suis-je une sorcière. Mais alors – qu'est-ce que tu es, toi qui m'as poussée à le devenir? Pour qui j'ai fait ce que j'ai fait. De ces mains." - Médée

Pour vous plonger davantage dans l'univers de la pièce, voici l'interview de Astrid Bayiha :

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